Vivre après Bretigny, une année sans Morgane

Le 12 juillet 2013, il est 16h20 lorsque nous arrivons avec Morgane à Austerlitz, au retour d’un génial séjour à Prague. Le temps de grignoter un cookie et d’acheter une revue, puis nous nous dirigeons vers le wagon numéro 4 de notre train 3657 pour Limoges. Nous avons cherché nos places, qui se trouvaient être un « club », 4 places face à face, dont un DSC00898
côté était déjà occupé par un couple. Quelques places derrière nous, une jeune femme tient dans ses bras un bébé. Avec Morgane, nous nous regardons, attendris par le sourire de ce petit bonhomme. Tout le monde s’installe et le train démarre. Alors que je peste intérieurement contre le fait d’avoir à me cogner les genoux avec un inconnu pendant les trois prochaines heures, Morgane se cache derrière sa revue pour me faire les gros yeux, comme pour me gronder de trop regarder la jeune fille qui lui fait face. Elle essaie de garder son sérieux mais très rapidement son froncement de sourcil est remplacé par un grand sourire, un sourire de ceux qui nourrissaient notre complicité. Un clin d’œil puis elle se replonge dans sa revue, et moi dans mon livre. Ce sourire…

Quelques minutes plus tard, le premier bruit, énorme, nous fait lever les yeux. Puis dans la seconde suivante, tout devient irrationnel, le wagon se soulève, retombe, commence à pencher vers la droite. Un choc terrible et ce wagon numéro 4 devient un immense chaos de bruit, de sable, de verre, de cris. Tout est si violent que nous ne sommes que des pantins, projetés comme les valises ou autres sacs.

Cet enfer dure plusieurs secondes. Puis tout s’arrête, sauf les cris. D’où je suis, je vois les visages transformés par la peur. Je vois aussi la jeune femme qui serre son bébé dans ses bras. Elle est en pleurs, mais le petit semble indemne. De ce wagon étendu sur son flanc, je suis sorti le pied en sang, tiré et porté par d’autres.

Mais Morgane n’est pas sortie.

Après l’état de choc qui a immédiatement suivi l’accident, la perte de Morgane m’a ravagé comme un tsunami, balayant mes pensées, mes croyances, mes projets, détruisant tout et ne laissant que des morceaux de moi éparpillés. L’hystérie médiatique des premiers jours a rapidement laissé la place aux témoignages de sympathie des proches. Puis le silence et le vide se sont installés, rendant l’absence de Morgane si difficile à supporter. Durant l’année qui vient de s’écouler, il n’y a pas un jour, pas une heure où elle ne m’a pas manqué. Son souvenir est dans tout ce que je touche, tout ce que je regarde, ce que j’entends. Longtemps, ce souvenir n’a été accompagné que de cette douleur infinie, attendant  une occasion de m’attraper à la gorge. Il est compliqué d’expliquer la tristesse qui nous a touchés. Aucun mot n’a assez de sens pour cela.

Morgane était avec moi lorsqu’il a fallu trouver une raison de se lever le matin. Elle était avec moi lorsque j’ai dû me remettre à faire toutes ces choses inutiles et dérisoires dont la vie est continuellement remplie. Bien souvent, son souvenir était si présent qu’il devenait impossible de retenir la douleur. Souvent j’ai souri alors que j’avais mal. J’étais là mais tellement loin. Et tout ce que j’ai accompli cette année avait la saveur amère de l’inachevé, parce qu’elle n’était pas là pour le partager. Nous avons essayé tous ensemble de tenir bon. Avec les parents de Morgane et son frère, dont la dignité, la force et la gentillesse sont d’éternels réconforts. Avec ma famille, avec Nicolas et Patricia, qui m’ont si souvent ramassé à la petite cuillère. Avec les amis et collègues, que je ne pourrai jamais assez remercier pour leurs regards bienveillants.

Certains ne comprendront pas ma démarche, certains la jugeront impudique. Mais il n’est pas question ici d’étaler ma tristesse. Les dates anniversaires sont importantes pour les personnes qui, comme moi, donnent beaucoup de poids à la symbolique. J’ai refusé d’être terrassé par ce jour, et au contraire, je veux lui donner une autre signification. Philippe Besson écrit :

« Voilà la chose la plus difficile: apprendre à vivre avec ses disparus. […] Les tenir à distance pour qu’ils cessent de nous heurter. Les aimer infiniment pour ne pas être dévoré par le manque. Faire de cette pensée douloureuse une pensée calme. Passer de la douleur brute à la douceur fragile. Cela demande du temps, et de la persévérance. Je me savais capable de patience. J’ai découvert l’endurance ».

J’ai besoin d’aimer infiniment Morgane  pour ne pas être dévoré par son absence. Si je ne fais rien, ce 12 juillet reste uniquement l’anniversaire de cet événement horrible et des souvenirs traumatisants qui lui sont liés. Je veux en faire autre chose.

A Prague, nous avons vécu un moment d’exception, comme nous les aimions. Avec beaucoup de simplicité, à notre rythme, en prenant parfois le temps de nous extraire du flot des touristes. Après avoir profité de la tranquillité du parc de Petrin, j’avais essayé par défi de la convaincre de monter avec moi dans la petite réplique de la Tour Eiffel. Morgane avait peur du vide. Ces escaliers métalliques avec leurs rambardes trop basses avaient eu raison de tous mes arguments, même les moins fair-play. Ne voulant pas faire de son refus un problème, j’avais grimpé et profité un instant de la hauteur de cette vue sur la ville. Mais faire cette visite seul avait beaucoup moins d’intérêt et j’avais rapidement rejoint Morgane.

Plus tard cet après-midi, nous avions suivi un groupe de touristes jusqu’à la place de Vieille ville et sa tour de l’horloge astronomique, 20 min avant une petite animation qui se déclenche toutes les heures. Je me préparais à attendre patiemment, mais à ma surprise, Morgane avait proposé qu’on aille voir si on pouvait monter au sommet de cette tour. Nous avions pris nos billets puis constaté que l’ascension se faisait par une sorte de chemin en colimaçon au centre duquel se trouvait un ascenseur en verre. L’option de l’ascenseur en verre avait été immédiatement rejetée, ça serait le chemin ou rien, et surtout que personne ne s’avise de l’empêcher de se coller au mur… La connaissant, je mesurais l’effort qu’elle faisait à cet instant, et elle le faisait pour me montrer qu’elle pouvait se dépasser. Elle le faisait pour moi, et pour me faire plaisir.

Mais pour se hisser jusqu’au sommet de la tour, il fallait monter les quelques marches d’un escalier métallique qui, pour partie, surplombait le vide. C’en était trop, l’idée de passer au-dessus du vide avait complètement tétanisé Morgane. Je n’avais pu la raisonner, et je m’étais résigné à y monter seul. Le sommet de cette tour s’est avéré très exigu, et finalement très décevant. Après quelques minutes, inquiet de savoir comment j’allais retrouver Morgane, je m’apprêtais à redescendre. Mais elle était déjà là. Et lorsque je lui ai demandé pourquoi elle avait changé d’avis et monté cet escalier, elle m’a juste dit :

« j’avais trop peur que tu sois tombé et que je n’ai pas eu le temps de te dire combien je t’aimais ».

Morgane était ainsi. Pleine d’un amour qui dépassait tout, qui dépassait nos différences, qui dépassait ses peurs et ses craintes. Encore une fois, certains trouveront que je manque de pudeur à raconter ainsi un souvenir si personnel. Mais celui-là je peux vous le confier, j’en ai tellement. Ce souvenir, en vous le racontant, je le fais vivre. Faîtes le vivre.

Morgane avait le regard plein d’empathie, et le sourire malicieux. Dans mes souvenirs, c’est comme cela que je la vois, en train de me sourire. Je doute sincèrement qu’une telle cicatrice puisse un jour se refermer. Morgane fait partie de moi, elle a participé à faire de moi la personne que je suis devenu.  Aussi tristes que soient tous ces souvenirs, ils sont tellement riches qu’ils peuvent aussi aider à « faire de cette pensée douloureuse une pensée calme ». J’en ai besoin.

Certaines personnes ont besoin d’imaginer qu’un ange gardien veille sur eux, qu’ils ont une bonne étoile qui les guide et les accompagne.

Moi, je connais son prénom.

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35 réflexions au sujet de « Vivre après Bretigny, une année sans Morgane »

  1. Oui, faire de ses souvenirs un oreiller où l’on peut poser la tête pour les faire revivre un instant. Ne jamais oublier, comme je vous comprends…mais malgré tout un jour s’autoriser de nouveau à aimer. Mais sans oublier.

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  2. Chapeau bas !
    Savoir que son seul but dans la vie, est de pouvoir survivre à ce que l’on a vécu,
    c’est déjà le summum des défis !
    En plus l’accepter, et encore pouvoir Aimer, que ce soit l’Être Cher perdu ou quelqu’un d’autre, vous place en haut de l’échelle de l’humanité !
    Courage et perséverance seront le fruit de cette réalisation qui n’est pas évidente !
    Vincent, pour ce message d’Amour, vous resterez toujours ce Grand Homme que Morgane a forgé !!!
    Étant un inconnu, mes pensées iront à votre Belle tout en sachant que je vous
    soutiens de tout mon coeur !

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  3. Quelle chance elle a eu d’être aimée comme cela et quelle chance vous avez eu vous de la rencontrer et de vivre tous ces moments là !
    Merci de votre courage et de nous avoir fait partager cet amour.
    Il est bien sûr trop tôt pour vous d’envisager une autre histoire mais je suis sûre que de la haut votre « ange gardien » saura placer sur votre route une autre belle rencontre ! en tous cas je vous souhaite encore plein de bonheur à venir !

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  4. Très émouvante lecture. Que le soutien de nombreux internautes inconnus dont je fais partie vous aide à garder ces « pensées calmes » que vous méritez.

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  5. merci pour votre témoignage , et pour cet amour inconditionnel qui persistera au delà de tout .
    j ai une pensée émue pour Morgane , pour vous et toute la famille .
    Elle est au dessus de vous et vous regarde avec amour . çà ne peut etre autrement .

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  6. Il n’y a rien d’impudique à évoquer le souvenir de ceux que l’on a aimé et à faire partager leur beauté. C’est un très beau témoignage d’amour et de sincérité. Merci.

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  7. Aucun mot n’a de sens pour expliquer votre tristesse, mais aucun mot n’a également de sens pour exprimer notre compassion… Juste: bouleversant. Je vous souhaite beaucoup de bonheur pour les années à venir, et je suis sûre qu’il y’en aura, même si une personne chère perdue ne s’oublie évidemment jamais…

    Bravo pour votre courage et ce magnifique article.

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  8. Ma révérence la plus respectueuse à votre histoire.
    Ton témoignage me va droit au cœur, j’éprouve de l’empathie à ta douleur.
    Et j’en prend comme exemple à profiter de la vie, en ne sachant pas ce qui arrivera demain, avec l’être que j’aime.
    Merci pour ce beau mémorial que tu lui fais.

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  9. Récit très touchant, très émouvant.. Je ne sais quoi dire à part vous souhaiter beaucoup de courage à vous & tous les proches de Morgane. Elle peut être fière d’avoir eut un homme comme vous à ces côtés. Elle veille sur vous, c’est sûr !

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  10. Émouvante et magnifique histoire d’amour. Vous faites vivre l’esprit de morgane et nous la rendez encore plus belle. Dans ce drame terrible elle a eu une chance inouïe d’être aimée par un homme d’aussi grande Qualité. quand vous serez grand père n’oubliez pas de raconter Morgane à vos petits enfants son amour les éclairera
    Avec tout mon respect

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  11. Continuer à monter marche à marche l’escalier de la vie, tel est votre avenir Vincent , en trouvant dans ce bel amour inscrit dans votre chair, l’énergie de construire demain.
    Ed.

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  12. Respect à toi qui vit chaque jour avec les souvenirs de ta bien aimée, tu as beaucoup de courage, et je suis sûr d’une chose, c’est que ton ange gardien te regarde et est fier de toi. De nombreuses pensées aux personnes qui ont été touchées par ce drame…

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  13. Merci pour ce texte plein d amour… Morgane est toujours la elle était assise à côté de moi lorsque j ai lu ton message
    Elle t appartient à jamais grâce à ta mémoire et ton amour
    Grosse pensée à vous deux

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  14. J’ai tout lu et j’en ai eu les larmes aux yeux, j’espère que d’écrire tout ça a pu t’aider un peu, ça peut être libératoire. J’aurais pu être dans ce même train, ce jour là, finalement j’ai pris le même mais un jour avant. Je fais ça toutes les semaines depuis presque 3 ans, j’ai eu beaucoup de chance. Et depuis 1 an je pense toujours à vous 2 quand je passe de Bretigny, même si je ne connaissais pas Morgane. Je t’embrasse très fort. Sara.

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  15. que c’est poignant!!! c’est une belle déclaration, c’est terrible de perdre sa moitié dans de telles circonstances, on ne peut pas réaliser ce manque quand on ne sait pas ce que c’est…..donc profiter de la vie ,de l’autre au quotidien et lui dire qu’on l’aime tout simplement
    je vous souhaite beaucoup de courage, il faudra du temps ,beaucoup de temps,et la page se tournera sans oublier Morgane, et une nouvelle page s’ouvrira et a nouveau le bonheur et la joie de vivre seront là, je vous le souhaite de tout cœur!!!!

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  16. J ai les larmes aux yeux comme bien d’autres je pense apres cette lecture, C est peut etre aussi parce que je connais le nom de mon ange gardien que votre texte resonne autant… les anniversaires marquent les pas en avant vers cette pensee plus calme… elle vous aidera toujours a avancer… Veillant sur vous d’en haut elle a peut etre moins peur du vide… bonne suite. Magali.

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  17. Courage….le chemin de la vie sera toujours douloureux sans elle …le temps estompera p’tit a p’tit la douleur …pour garder en vous tout l’amour que vous aviez l’un pour l’autre !! Elle sera en effet toujours a vos cotés …merci pour nous avoir fait vivre ses moments …

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  18. Merci de votre témoignage poignant et touchant. Rien d’impudique, mais une bouée de plus pour vous aider à garder la tête hors de l’eau et vous permettre d’avancer un petit peu vers votre destin. Enormes pensées pour vous et Morgane, elle veillera à jamais sur vous et elle n’aimerait pas vous voir triste et vous enverra le moment venu beaucoup de joie et de bonheur.

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  19. Votre courage n’a d’égal que votre amour. Le proverbe dit : « ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », votre récit en est la parfaite illustration. Vivez votre avenir en peline confiance, ne pleurez pas Morgane, réjouissez-vous de l’avoir connue.

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    1. bonjour,
      Mais aujourd’hui comment allez-vous ? Réussissez vous à vous connecter au fil de votre vie où la regardez vous passer comme si tout ce qui arrive, arrivait à quelqu’un d’autre ?
      Il est très dur de vivre après, cela prend du temps, énormément de temps. Il faut vraiment se dire que le soleil va encore briller, s’accrocher à cette idée. Parce que oui un jour il brille à nouveau.
      Je vous embrasse.

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